Un texte de SpaceFox, publié le mardi 21 novembre 2006
L’oiseau était un grand duc, et fier de l’être. Malheureusement, ce « titre » ne l’empêchait pas d’avoir faim, bien au contraire. C’est pour remédier à cet état désagréable qu’il s’élança de la branche sur laquelle il avait passé la journée.
Il ne chassait que depuis quelques instant lorsqu’il repéra quelque chose de lumineux dans la nuit. Etrange. Il décida de suivre cette lumière incongrue.
* * *
Tout était calme et tranquille à cette heure de la nuit. Sifflant doucement dans les montagnes, le vent parvenait à peine à perturber le silence cotonneux qui s’était emparé du paysage ; et, dans le ciel, quelques rares étoiles jouaient à cache-cache entre les nuages. Elles seules perçaient la couverture d’encre qui recouvrait la vallée.
Seules ? Pas tout à fait, en fait. Une, et une seule lumière humaine scintillait, frêle flamme en haut de la plus grande maison d’un petit village perché sur la colline.
Cette maison appartenait à Louis Ferdinand, un jeune homme d’environ vingt-cinq ans. Huit ans plus tôt, il avait hérité, de son vieil oncle et seul parent, cette immense bâtisse ainsi qu’une fortune directement proportionnelle ; et, depuis ce jour, il pouvait s’adonner librement à sa plus grande passion : regarder les étoiles.
La seule tristesse de Louis était qu’il était désespérément seul. Non pas qu’il fut laid et désagréable, au contraire. Mais, même lorsqu’on est beau garçon et sympathique, l’observation acharnée des étoiles n’est pas une activité à forte dominance sociale, et ne permet pas la rencontre de beaucoup de monde. En fait, il ne sortait de chez lui qu’à deux occasions : tous les jours, il allait au village acheter son pain ; et toutes les semaines, il descendait en ville, dans la vallée, pour faire ses courses.
Il profitait souvent de ce voyage pour aller rendre visite à Edmond, un ami de son père. Le vieil homme vivait seul lui aussi. Sa femme était morte, et sa fille faisait des études dans une ville lointaine.
De temps à autre, William, un vieil anglais excentrique, se joignait à leurs discussions.
* * *
Ce jour là, Louis se morfondait dans sa maison. Un grand nombre de nuages masquaient les étoiles, et il n’avait pas réussi à observer quoi que ce soit. Aussi, affalé dans son fauteuil, il attendait, à moitié somnolent, que le temps se dégage. Pour l’heure, son regard était capté par un grand oiseau qui semblait poursuivre quelque chose.
Louis ne connaissait rien de plus ennuyeux et endormant que les oiseaux, mais, pour l’heure, il n’y avait rien de plus passionnant à faire.
Dormir.
Non, il ne fallait pas dormir, mais attendre que le ciel que le ciel se dégage, que l’on puisse voir quelque chose. Ne pas perdre sa nuit.
Mais non. Tout semblait inciter le jeune homme au sommeil. La douceur de l’air, la tranquillité environnante, le lent clignotement des rares étoiles jouant avec les nuages, le confort de son fauteuil… Tout.
Louis ferma une paupière. Puis l’autre.
* * *
Un grand cri jaillit dans la nuit.
« Je me suis endormi !, pensa Louis. Quelle heure est-il ? Ai-je vraiment dormi ? »
Il consulta sa montre, et s'aperçut que, comme d’habitude, il avait oublié de la remonter.
Son regard fut accroché par quelque chose, au-dehors. Un grand oiseau poursuivait quelque chose. Le jeune homme fut heureux à la vue de cette scène, qui lui prouvait qu'il n’avait en fait fermé les yeux que quelques instants. Il saisit la tasse de café froid qui traînait à côté de lui.
« C’est tout de même étrange, pensa Louis. Depuis tout à l’heure, on dirait que cet oiseau poursuit cette étoile. Ce doit être une illusion avec les nuages. »
Soudain, amorçant un brusque virage, le grand oiseau fonça vers lui, et vira à la dernière seconde, manquant de pénétrer dans la pièce, avant de partir dans la nuit.
Plouf !
Quelque chose de mouillé gicla contre sa chemise. Cela sentait le café. Il regarda dans la tasse qu’il portait à la main. Il y avait quelque chose dans son café. Quelque chose de vaguement lumineux, qui produisait des bulles.
Il plongea ses doigts dans le liquide, et récupéra ce qui y était tombé. Il en fut abasourdi.
Dans sa main, il tenait ce qui semblait être une jeune femme, d’une dizaine de centimètres de haut, possédant deux paires de longues ailes semblables à celles des libellules. La lumière qu’elle dégageait provenait, selon toute vraisemblance, de sa peau. Elle avait un étrange visage assez rond, aux traits agréables, que son nez assez grand et particulier n’arrivait pas à enlaidir. Ses longs cheveux châtains dégoulinant de café lui tombaient jusqu’aux reins ; et sa robe, d’une coupe simple mais jolie, avant d’avoir subi la teinture du café, donnait l’impression d’avoir été bleue. Elle n’était pas, à strictement parler, belle, mais elle dégageait un charme indéniable.
Une fois qu’elle eut fini de tousser, et que Louis l’eut posée sur une table, elle s’adressa au jeune homme.
« Est-ce que tu me comprends ?
- Oui », répondit Louis, ce qui était la stricte vérité bien qu’il fut absolument sûr de ne jamais avoir entendu le moindre mot de cette langue.
« Très bien. Je me présente : Mon nom est Izaëlle. Je suis une Stellienne. Je suis venu te porter un message, de la part de tous mes semblables. »
En voyant l’air ahuri de Louis, la jeune femme s’arrêta. Après quelques instants, il sembla pouvoir à nouveau parler.
« Attendez. Vous êtes en train de me dire que vous avec un message à me transmettre, alors que je ne vous connais absolument pas ; et que je n’ai jamais entendu parler de vous ?
- Détrompes-toi, répondit Izaëlle. Tu nous connais très bien, trop bien, d’ailleurs. C’est d’ailleurs cela qui pose un problème et m’a contrainte à faire un très long voyage pour te rencontrer. »
Décidément, le jeune homme ne comprenait plus rien à cette histoire. « Ce doit être un rêve », se dit-il en lui-même. Oui, rien qu’un rêve stupide et aberrant, encore plus stupide et encore plus aberrant que tous les autres rêves qu’il avait faits jusque là. De toute manière, cette situation était totalement impossible. Une jeune fille, de dix centimètres de haut, lumineuse et ailée, ça n’existe que dans les contes pour enfants ; même si, comme celle-ci, elle est plutôt mignonne.
Il fouilla dans ses souvenirs. Effectivement, il avait relu Peter Pan peu de temps auparavant. Et maintenant, il faisait des rêves absurdes dans lesquels un ersatz de « Fée Clochette » venait lui rendre visite.
« Eh ! Je ne suis pas venue jusqu’ici pour te voir rêvasser ! »
La Stellienne voletait maintenant à quelques centimètres du nez de Louis, une expression de profond mécontentement sur son visage.
« Moi, et mes semblables, sommes profondément mécontents de ton attitude ! », continua Izaëlle.
Franchement, le jeune homme ne voyait pas pourquoi ni comment il aurait pu vexer ces personnes dont il n’avait jamais entendu parler jusqu’environ dix minutes plus tôt. Il décida intérieurement que cette scène ridicule était définitivement un rêve, que donc elle était sans logique aucune et, de toute façon, allait bientôt se terminer.
La jeune fille semblait ne plus se soucier de son manque évident d’attention, et continua son soliloque.
« Depuis maintenant presque huit ans, tu passes toutes tes nuits, ou presque, à nous observer, nous scruter, nous guetter, incessamment, encore et toujours ! »
« Décidément, pensa Louis, ce rêve est le plus absurde que je n’ai jamais fait ! » Une petite fée qui vient raconter qu’elle est une étoile ; et qui, alors que, depuis huit ans – huit ans ! – il contemple les étoiles, vient seulement lui dire qu’elle ne veut plus être regardée… Il ne pensait pas son cerveau capable de tels délires. Le jeune homme regarda en direction de la fenêtre, dans l’espoir que le temps s’était dégagé. Mais non, il y avait toujours autant de nuages.
La jeune femme s’était tue, attendant que Louis porte à nouveau son attention sur elle ; ce qui prit quelques minutes.
« Nous avons décidé d’être conciliants et de te donner un simple avertissement. C’est pourquoi, si tu te permets encore de nous regarder plus de deux soirs par semaine, tu t’exposes à de graves représailles. »
Le jeune homme pensa qu’il était totalement inutile de discuter avec un rêve.
Izaëlle se posa lentement sur la petite table à côté du fauteuil. L’expression de colère s’était effacée de son visage, laissant place à une expression plus condescendante.
« Tu sais, lui dit-elle d’une voix plus douce, je t’ai un peu observé, moi aussi. Je pense que tu devrais te mêler un peu plus à tes semblables, être un peu plus sociable. Tu verras, ce sera beaucoup plus agréable pour toi, comme pour nous. »
Il y eut quelques instants de silence, pendant lesquels, pour la première fois, Louis semblait vraiment songer à quelque chose en lien avec ce que venait de dire la jeune femme. Plus précisément, il pensait que ce rêve prenait pour la première fois une tournure logique.
La Stellienne s’envola vers la fenêtre, et se posa sur son rebord.
« Au fait, dit-elle, si tu veux que nous restions en contact, c’est possible. Tu n’aura qu’à écrire ce que tu as à me dire sur un petit morceau de papier, et le laisser sur la fenêtre. Je viendrai le lire. »
Elle décolla de quelques centimètres avant d’ajouter, avec un sourire malicieux :
« Au fait : Merci pour le café ! »
Ce après quoi elle s’envola rapidement hors de vue.
Louis resta pensif dans son fauteuil. Puis, rapidement, il ferma les yeux.
* * *
Le lendemain matin, comme tous les samedis, il descendit en ville, avec l’intention de raconter son rêve – mais était-ce bien un rêve ? – à son ami Edmond.
Comme d’accoutume, il entra chez Edmond. William, le vieil anglais, était là lui aussi. Il y avait aussi une jeune femme, à laquelle Louis donnait environ vingt-deux ans.
Elle avait un étrange visage assez rond, aux traits agréables, que son nez assez grand et particulier n’arrivait pas à enlaidir. Ses longs cheveux châtains lui tombaient jusqu’aux reins ; et sa robe, d’une coupe simple mais jolie, était bleue. Elle n’était pas, à strictement parler, belle, mais elle dégageait un charme indéniable. Et, curieusement, elle lui rappelait quelqu’un qu’il avait déjà vu récemment.
Pour Louis, ce fut le coup de foudre immédiat. C’est à peine s’il entendit Edmond lui parler.
« Je crois que tu ne connais pas encore ma fille, Céline. Elle est revenue passer ses vacances ici. J’aimerais que tu lui fasses visiter les montagnes environnantes. »
Le jeune homme aurait été bien en peine de répondre si on lui avait demandé s’il avait acquiescé la proposition. Par contre, ce dont il était sûr, c’est qu’il n’avait pour ainsi dire pas décroché son regard de la fille d’Edmond. Et qu’il avait totalement oublié de raconter son rêve.
* * *
Un an plus tard, par une chaude nuit d’été. Les étoiles brillaient de tous leurs feux, dans l’air calme et sans nuages.
Quelque part, dans les montagnes, un hibou grand duc s’élança d’une branche pour partir en chasse, dans le but honorable de calmer sa faim.
Rapidement, il se retrouva au-dessus d’un petit village, dans lequel il se passait une chose exceptionnelle : il y avait de l’animation, des lumières étaient allumées un peu partout, dans ce village ordinairement calme et paisible.
Prit d’un instinct de curiosité, il descendit voir ce qui se passait.
Apparemment, une grande réception était donnée dans la grande maison, tout en haut du village. On y faisait la fête, on y dansait, on y jouait de la musique ; et, emportés par la joie générale, personne ne semblait remarquer la chose la plus étrange et la plus surprenante.
A la plus haute fenêtre de la grande maison, la lumière était éteinte.
L’oiseau s’en approcha.
Porté par une faible brise, un petit morceau de bristol s’envola d’une soucoupe posée sur le rebord de cette fenêtre.
Sur une face était calligraphié :
« Louis Ferdinand et Céline ont la joie de vous annoncer leur mariage »
Et sur l’autre, on pouvait lire, dans une grande écriture soignée :
« Merci pour tout, Izaëlle. »
F I N
Il y a 2 commentaires pour ce texte.
Harris F. Jordon (Courriel) - Commentaire du lundi 25 juin 2007
C'est une idée interressante le changement entre la position du hibou et celle du personnage principale pour donner un rythme au texte, bien que l'oiseau n'apporte pas grand chose dans la trame dramatique.
D'après tes titres, je peux imaginer le rapport avec Le Songe d'une Nuit d'été de Shakespeare, mais où est le rapport avec Voyage au bout de l'Enfer ?
SpaceFox - Commentaire du lundi 25 juin 2007
C'est Voyage au bout de la Nuit (et pas de l'Enfer), et si, il y a un rapport... cherches bien :)
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