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Le Marionettiste - 1

Un texte de SpaceFox, publié le vendredi 17 novembre 2006 et mis à jour le lundi 04 décembre 2006

Chapitre Premier

Herbert ouvrit un oeil. Une douleur lancinante lui vrillait le crâne, comme si un cantonnier fou lui attaquait directement le cerveau au marteau pneumatique, et il avait soif. La première chose qui lui vint à l'esprit fut qu'il lui suffirait d'ouvrir la bouche pour boire, mais le bruit de la pluie lui fit rapide­ment comprendre qu'il n'était pas dans un réservoir mais bien dans une pièce, et qu'il faudrait qu'il se lève pour pouvoir se réhydrater.

Le jeune homme essaya de rassembler les rares parcelles de son esprit qui acceptaient encore de fonctionner. Où était-il ? Pourquoi y était-il ? Qu'avait-il fait la veille ? Il étendit son bras gauche qui rencontra une surface en bois. Selon toute apparence, il était par terre, en caleçon, sur un plancher. N'importe qui d'autre se serait étonné d'une pareille situation, mais pas Herbert. Il lui arrivait souvent d'avoir le sommeil agité, aussi avait-il pris la précaution de poser son matelas directement à même le sol, afin de cesser d'être brutalement et douloureusement réveillé par la chute.

Un coup de vent fit bouger le double rideau dégouttant d'eau, laissant percer un mince filet de lumière de l'extérieur. Il faisait très sombre, une fine pluie tombait encore du couvercle gris qui servait de nuage, et la masse noire qui avançait au-delà des toits d'en face ne laissait pas présager d'amélioration immédiate.

Lentement, les souvenirs commençaient à revenir au jeune homme. Avec ses amis, il avait une fois de plus décidé de rendre hommage au Marionnettiste. Cette « action de grâces », comme l'appelait les jeunes, consistait principalement à boire de l'alcool jusqu'à ce qu'ils ne se rendent plus compte de leurs actions. Alors, prétendaient-ils, le Marionnettiste prenait contrôle d'eux, et ainsi toutes leurs ac­tions à ce moment étaient sous le contrôle du dieu.

Le dernier souvenir d'Herbert à cette soirée était le moment où il alla inviter cette fille, celle qui semblait s'ennuyer seule dans son coin et qui était plutôt mignonne. Il se rendit compte qu'en réalité il serait en peine si on lui demandait de la décrire, pourtant il aurait juré avoir passé le reste de la soirée à discuter avec elle. Mais d'un autre côté, il faisait sombre dans le bar, l'ambiance était enfumée et les lu­mières tamisées et colorées ; de plus le Marionnettiste avait commencé à contrôler son esprit.

Dehors, le temps empirait encore, la masse noire se trouvait presque au-dessus de l'apparte­ment, atténuant encore un peu plus la rare lumière qu'il y avait. Le vent soufflait en rafales, soulevant et tordant de plus en plus le double rideau lourd de pluie. Le jeune homme s'aperçut qu'à cause de la cha­leur, il avait laissé la fenêtre ouverte en grand, et qu'à cause de cela une grande flaque d'eau de pluie im­prégnait son parquet.

Ceci rappela à Herbert qu'il avait de plus en plus soir, et que son mal de crâne ne s'arrangeait pas. C'est alors qu'il se souvint que son appartement était muni d'une salle de bain, laquelle devait sans nul doute contenir un robinet d'eau potable et au moins un paquet d'analgésique quelconque. Il se re­dressa sur son séant et s'aperçut qu'il n'était pas seul dans la pièce.

Son lit était occupé par une fille. Elle paraissait avoir une vingtaine d'années, était plutôt petite, avait de longs cheveux raides presque noirs, en harmonie avec sa peau assez mate ; et d'après ce qu'il en voyait, elle possédait des formes plutôt avantageuses. Le jeune homme pensa qu'elle devait avoir des origines asiatiques. Malgré le fait qu'elle était en nage, car elle s'était empêtrée dans les draps, elle sem­blait plutôt mignonne. Un détail toutefois retint l'attention d'Herbert : une fine cicatrice lui barrait le dos, partant de l'épaule droite et se finissant jusqu'à l'omoplate gauche.

Il était certain de connaître cette cicatrice, mais ce souvenir remontait loin. Il finit toutefois par le retrouver.

Au collège, il avait connu une fille, une vraie allumeuse, jolie certes, avec ses yeux d'une vert exceptionnellement profond, mais imbue de sa personne, mégalomane, rapporteuse, égocentrique, menteuse ; bref, quelqu'un extrêmement désagréable, d'autant plus qu'elle était bonne sportive et que, comme elle était en tête de classe malgré son année d'avance, certains professeurs la tenait pour surdouée.

Un jour, on avait appris qu'elle s'était faite agresser. Avec toute sa classe, ils avaient été la voir quelques jours plus tard à l'hôpital ; elle était assise sur son lit, montrant ses bandage à qui voulait les voir, expliquant à qui voulait l'entendre qu'elle avait réussi à s'enfuir grâce à sa technique de course et ce malgré sa blessure au dos. Cette visite n'avait pas beaucoup marqué Herbert, car il avait décidé d'ignorer cette fille comme s'il s'était agi d'un vulgaire caillou noyé dans le goudron de la cour, mais il se souve­nait que la blessure qu'elle avait subie lui barrait tout le dos, partant de l'épaule droite pour se finir dans l'omoplate gauche.

La fille sur le lit se retourna, créant un noeud supplémentaire dans les draps. Elle lui faisait face maintenant, et il pouvait voir son visage. Un vague sourire l'illuminait, comme si elle était en train de rê­ver quelque chose de très agréable. Le jeune homme finit par se dire qu'il se pourrait bien que ce soit la même fille, celle-ci était assez différente, mais une collégienne ressemble rarement à une jeune femme d'une vingtaine d'années. De plus, la fille de ses souvenirs avait les cheveux assez courts et systémati­quement colorés, ce qui n'arrangeait rien.

Un détail revint tout doucement à sa mémoire. Personne n'avait revu la fille après cet incident ; un jour leur professeur principal leur avait annoncé qu'elle ne reviendrait pas. Lui n'y avait pas trop fait attention, un caillou reste un caillou, il ne mérite pas d'attention même s'il disparaît.

Un violent coup de vent tira Herbert de ses songes ; il avait toujours aussi soif, et sa tête lui donnait l'impression d'être prise dans un étau. L'orage se décida à éclater. Un violent éclair illumina la pièce de sa lumière blafarde, suivi presque aussitôt par un énorme bruit de tonnerre.

Herbert eut l'impression que sa tête n'était qu'un nid de frelon dans lequel le tonnerre aurait donné un coup de pied. La douleur fut telle qu'il en perdit connaissance ; il eut juste le temps d'entr’apercevoir la fille qui, réveillée en sursaut par le bruit, s'agrippait à son bras. Il crut voir que ses yeux étaient verts, d'un vert exceptionnellement profond.

*   *   *

Tout était noir. Herbert ne voyait rien, n'entendait rien. Il flottait dans le vide. Soudain, une immense paire d'yeux verts apparut devant lui, en même qu'un immense rire résonna dans tout l'espace environnant.

« Bravo, Herbert, tu as réussi. Le premier sceau. Le premier pouvoir. J'attendais le moment avec impatience, mon fils. »

La voix tonnante lui fit mal aux oreilles. Elle s'arrête quelques instants puis repris.

« Tu n'es qu'au début, mais tu as trouvé ta clef. Mon fils, tu as le pouvoir, tu peux devenir un dieu, mais n'oublie jamais que je suis ton dieu. »

A ce moment, le jeune homme eut l'impression que des fils partaient de chacune de ses cellules pour monter à l'infini.

« Je suis le Marionnettiste. Tu es fort, tu pourras devenir puissant, mais n'oublie jamais que je suis ton maître. Tu pourras devenir leur chef à tous, mais je te suis supérieur, car je suis ton pouvoir, tu ne restes qu'une poupée. Tu es une poupée de maître, mais je suis le maître des poupées. »

*   *   *

Herbert ouvrit un oeil. Il était affalé sur le plancher, à côté de son matelas ; il n'avait plus soif ni mal à la tête. Il se releva précipitamment.

La jeune fille était toujours là, emmêlée dans les draps, en train de dormir. Il songea à la réveiller mais n'eut pas le temps de faire quoi que ce soit. Une explosion, retentit dans la rue, suivie par un grand bruit d'avions, de moteurs très puissants et d'hommes marchant au pas.

Toujours en caleçon, Herbert se jeta vers la fenêtre, méprisant la flaque et les rideaux mouillés, pour savoir ce qui se passait. Il pataugeait dans l'eau pour pousser les rideaux quand il entendit la fille se lever derrière lui.

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